Récit d'audience :
Mort, souffrance et innocence
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Quel malheur que ces audiences où un homme qui ne voulait pas tuer, déjà condamné à vie à subir sa propre culpabilité, se confronte au malheur plus légitime encore d’une famille qui a perdu un père, un frère, un fils.
Ces audiences où l’opinion publique réclame l’enfermement sans condition d’un conducteur qui ne pouvait ignorer, s’il avait un peu bu, qu’il serait finalement totalement responsable.
Ce même public qui s’identifie si vite à la victime, bouleversé à l’idée qu’une telle tragédie arrive à l’un de ses proches. Ce même public qui pourtant, statistiquement, se compose de tant d’hommes et de femmes qui conduisent trop fatigués, trop ivres, trop vite et qui n’évitent le pilori uniquement grâce au facteur chance qui n’a pas mis de victimes sur leurs chemins.
Mais ce jour-là, en cette après-midi d’hiver en Ile de France, point d’alcool, de stupéfiant ou de vitesse excessive. Un simple chauffeur poids-lourd, qualifié de « travailleur, sérieux et irréprochable » par son employeur. Un conducteur de bétonneuse au casier vierge de toute infraction et au permis de conduire impeccable faisant état de douze points sur douze.
A 13h30, dans le froid d’une salle exiguë du Tribunal Judiciaire de Bobigny, est jugé ce chauffeur poids-lourd prévenu d’homicide involontaire avec la circonstance qu’il conduisait un véhicule terrestre à moteur, en l’espèce, une bétonneuse. Ce dernier a mortellement heurté une personne en fauteuil roulant en redémarrant son camion à un passage piéton.
« Reconnaissez-vous les faits » lui a-t-on demandé en garde à vue. Oui, bien sûr. Il avait vu le corps, c’est lui qui conduisait. Bien sûr qu’il reconnait les faits. Alors la police fit son travail : elle éplucha tout. Alcool : négatif ; stupéfiants : négatif ; vitesse : normale ; musique dans la cabine : volume convenable ; téléphone au volant : non, expertise plus poussée sur le téléphone : encore non.
L’expertise judiciaire d’un accidentologue a conclu au fait que le prévenu ne pouvait pas voir la victime. Celle-ci avait traversé le passage piéton au rouge juste après qu’une première voiture avait redémarré.
Pourquoi cet individu a traversé ? Nul ne le saura jamais. Mais chaque accident, chaque tragédie, aux conséquences aussi graves soient-elles, mérite-t-elle toujours un coupable ?
Le Ministère Public(s) appuyé par les avocats des proches du défunt soutenait que oui, le prévenu était fautif, responsable pénalement de la mort de cette malheureuse victime.
Monsieur avait de la poussière sur son antéviseur, « on la voit, Maître, sur la photo prise après l’accident, on la voit cette poussière » qui l’aurait empêché de voir la victime traverser en fauteuil roulant. Le conducteur aurait dû mieux nettoyer son véhicule parait-il. Il avait pourtant si timidement et si justement expliqué : « mais je travaille sur un chantier… il y a forcément un peu de poussière. »
Puis, parait-il que Monsieur aurait dû voir la victime. Il ressort de la même photo prise sur la scène de l’accident que l’on pouvait voir le corps de la victime depuis l’antéviseur… Ca ne fait pas de doute, Monsieur aurait dû voir le fauteuil s’engager et s’arrêter. Et tant pis si l’expertise démontre l’inverse.
Le conducteur entend, avocat après avocat, plaidoirie après plaidoirie, minute après minute des réquisitions, sa culpabilité être définie comme certaine, à un point qu’il vient à en douter lui-même.
C’est là, comme avocat de la défense, qu’il ne faut pas perdre ses certitudes. Il y a des dossiers où la relaxe n’est pas une option, des dossiers où est elle est espérée, et d’autres où elle est attendue. Cette affaire se situait à mi-chemin entre la deuxième et la troisième option.
Malgré ma courte expérience dans les prétoires, j’étais déterminé à l’obtenir cette relaxe tout en étant aussi tétanisé qu’un confrère ou une consœur avant une plaidoirie d’assises. Enfin, j’imagine.
Je commençais par rappeler que la mort de cet homme était une tragédie, qu’aucune de mes questions et aucun de mes mots n’avaient pour objectif de salir sa mémoire. Je louais l’immense dignité de la sœur de la victime, qui avait eu des mots tendres pour le mis en cause : « ça aurait pu arriver à tout le monde… il a déjà beaucoup souffert ». L’arène judiciaire est aussi là pour ce genre de moments.
Puis je plaidais cette relaxe, argument après argument.
Comment peut-on expliquer, grâce à la même photo prise après l’accident, que l’antéviseur serait à la fois trop poussiéreux pour voir la victime mais également que le conducteur aurait dû regarder ledit antéviseur pour la voir ? L'accusation se perdait dans ses propres contradictions.
Quant au fait que le mis en cause aurait dû voir la victime. Comment une photo d’un antéviseur prise après l’accident peut-elle démontrer qu’en regardant dedans avant l’accident, le chauffeur aurait vu la victime ? La notion d’angle-mort est pourtant si éloquente en son concept.
Si tout accident tragique amène à une condamnation automatique, alors au diable le droit, condamnons au prix de l’émotion. Mettons en place cette drôle de présomption de culpabilité où l’innocence se mue en une peine faible et raisonnée comme l’évoquait la Procureure. Une peine réduite pour un délit faiblement constitué.
Mais on ne négocie pas une culpabilité au rabais. On est coupable, où on ne l’est pas, et là, il ne l’est pas.
Je termine ma plaidoirie avec deux certitudes, celle de ne pas avoir été à la hauteur et celle que mon client est innocent. Sur le premier point, les confrères présents me rassuraient avec une confraternité que je chéris.
Sur le second, j’étais dorénavant assis à côté de mon client épousant son stress. Je crois à sa relaxe, je crois à ma relaxe.
La cloche. Le délibéré.
Monsieur, levez-vous.
Le tribunal vous relaxe au bénéfice du doute des faits d’homicide involontaire.
Je suis soulagé, il pleure. Je suis fatigué, il pleure.
Il méritait d’entendre par la justice qu’il n’est pas responsable de ce qui s’est passé.
Puis le soir venu, il m’écrit : « Merci mais franchement c dur de démontrer qu’on a pas commis de faute, votre métier est important parce que je pense qu’il y a beaucoup de gens innocents qui ont été condamnés à tort, surtout dans votre domaine, merci pour tout Maître. »
Dorénavant, c’est moi qui pleure.
C’était ma première relaxe.
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